Une femme avait un fils, Amesmar, et une fille, Tamesmart. Ils étaient très pauvres et ne mangeaient pas souvent à leur faim. Amesmar dit un jour à sa sœur : « Allons au palais voler le roi ! » Ils s'en furent au palais, percèrent un trou dans la chambre du trésor et volèrent tout l'or qu'ils purent emporter. Ils y retournèrent quelques jours plus tard et ainsi ils purent se faire bâtir une belle maison, acheter des bestiaux et vivre parfaitement heureux.
Un jour que le roi avait besoin d'argent, il descendit dans la chambre du trésor et s'aperçut du vol. Le lendemain, il déclara au conseil, en présence des ministres et des courtisans, qu'on était venu piller le trésor : « Je donnerai ma fille à qui arrêtera le voleur, leur annonça-t-il. Je lui bâtirai en outre un château et le comblerai de tant de richesses qu'il vivra heureux sa vie durant avec ses enfants ! » II ne se trouva personne pour appréhender le voleur.
Un vieux marchand vint au palais, se prosterna devant le roi et dit :
« Je peux t'indiquer le moyen de le prendre.
—Comment ? questionna le roi.—Mets l'épaisseur d'une coudée de poix au fond de deux jarres de la hauteur d'un homme, puis change le trésor de place, le voleur ne le trouvant pas pensera qu'il est sans doute dans ces jarres ; alors il descendra dedans, s'engluera dans la poix et sera pris.- Rentre chez toi, dit le roi, en attendant que j'éprouve ta ruse ! »
Le roi fit donc mettre deux jarres dans la chambre du trésor, versa au fond de chacune d'elles l'épaisseur d'une coudée de poix, sortit et ferma la porte à clef.
À peu de temps de là, Amesmar suggéra à sa sœur : « Si nous retournions voler le roi ? » Ils s'introduisirent dans la chambre du trésor comme ils l'avaient déjà fait et ne trouvèrent plus l'argent à la même place, mais virent les deux jarres debout contre le mur.
« Je pense, dit le garçon, que le trésor doit s'y trouver.
— Aide-moi à descendre, dit Tamesmart, je verrai ce qu'il en est. »
Amesmar la fit descendre dans la jarre et la lâcha quand elle fut sur le point d'en toucher le fond.
« Retire-moi ! Je ne sais dans quoi je suis tombée, mes pieds sont enfoncés jusqu'aux genoux ! »
Elle lui tendit les mains et il s'efforça de la tirer de là, mais en vain.
« Me voici fort embarrassé, ma sœur. Si je te laisse, demain quand on viendra on t'interrogera et l'on saura où me prendre ; des gendarmes m'arrêteront et nous aurons la tête coupée tous les deux. Il vaut mieux que ce soit moi qui te coupe la tête, sans doute ainsi sauverai-je la mienne ! »
II lui coupa la tête et l'emporta afin que le roi ne puisse identifier le cadavre.
Le lendemain, quand le roi entra dans la chambre du trésor, il trouva un cadavre sans tête, enfoncé dans la jarre. Il l'en fit sortir et ordonna de ['étendre face à l'endroit où il tenait audience :
« Qui identifiera ce cadavre ? demanda-t-il aux gens assemblés.
- Seigneur, firent-ils tous à la fois, personne ne saurait reconnaître un corps qui n'a plus de tête!
— Alors qu'on l'emporte hors de la ville et qu'on l'expose au milieu du chemin. Ses parents viendront pleurer sur lui, vous arrêterez et m'amènerez ceux que vous trouverez, homme ou femme. »
Pendant ce temps, Amesmar avait raconté à sa mère le grand malheur qui les frappait, et il lui remit la tête de sa sœur. La mère pleura tout le jour et toute la nuit, puis elle dit : « II faut que tu m'emmènes près de son corps ! » Amesmar hésitait à l'y conduire. Il craignait qu'elle ne pût taire ses larmes et que, en la voyant pleurer, on les arrêtât tous les deux. Il songea donc à user de ruse. Il se rendit au marché, y fit l'acquisition d'une mule rétive, de marmites et de cruches, mit les ustensiles dans un filet, et chargea le filet sur la mule. Puis il prit la direction de la ville, suivi de sa mère. Parvenu près du cadavre, il excita la mule qui se mit à ruer tant et si bien que le filet tomba et qu'il se fit un grand fracas de marmites et de cruches. La mère se pencha alors sur la dépouille de sa fille, poussa ses lamentations. Les gardiens, qui croyaient qu'elle pleurait sur le sort de ses ustensiles, la laissèrent tranquille. Puis, exténuée par les pleurs, la malheureuse mère s'en revint consolée au logis.
Peu après, elle dit à son fils : « II faudrait maintenant trouver le moyen de leur dérober le corps de ta sœur ! » Or, le cadavre était gardé jour et nuit par les veilleurs du roi. Comment faire ? Amesmar réunit un troupeau de chèvres, attacha deux bougies à leurs cornes et les poussa sur le chemin qui menait à la ville. Non loin du cadavre de sa sœur, il alluma les bougies et le troupeau illuminé s'avança dans la nuit. A ce spectacle, les veilleurs apeurés s'enfuirent à toutes jambes, chacun de son côté. Amesmar put alors recueillir le cadavre de sa sœur, et le ramener à sa mère : « Voici le corps de ta fille ! » lui dit-il. Et au matin, ils l'enterrèrent. Une autre nuit, Amesmar eut l'idée de s'introduire au palais et de parvenir près du roi, afin de le punir d'être à l'origine de la mort de sa sœur. Il en fut empêché par une première porte, mais il l'arracha ; il arracha aussi la deuxième, puis la troisième, et parvint près du souverain qui dormait. Il se lança sur lui, l'assomma de horions, lui assénant pour finir un coup derrière l'oreille qui le fit s'évanouir. Son forfait accompli, Amesmar regagna son logis. À la pointe du jour, le roi reprit connaissance, mais il dut garder la chambre toute la journée et ne se rendit à la salle d'audience que le lendemain. Il dit aux ministres et aux notables qui l'entouraient : « Convoquez mon peuple à une assemblée générale ! »
On expédia des crieurs dans tous les marchés. Amesmar connut ainsi les intentions du monarque. Il troqua ses beaux habits contre des loques et s'en fut s'asseoir à la mosquée. A la foule réunie, le roi annonça : « À celui qui devinera ce qu'il m'est arrivé avant-hier à mon dîner, je donnerai ma fille en mariage, je lui bâtirai en outre un palais et je le comblerai de tant de richesses qu'ils pourront vivre heureux, lui, ses enfants et ses petits-enfants ! » Personne ne donna la réponse que le roi attendait.
« Ne reste-t-il plus personne à entendre ? demanda le roi.
- Seigneur, tout le monde a parlé, sauf un malheureux qui s'est réfugié à la mosquée où il se chauffe près du feu tant il est mal vêtu !« Faites-le venir ! »
Les soldats allèrent le chercher. Le roi lui posa l'énigme.
—Je ne parlerai, Seigneur, que si tu me fais grâce devant Dieu !—D'avance, c'est accordé, il te sera tout pardonné. Parle !—C'est moi, Seigneur, qui ai arraché les trois portes de ton palais et qui me suis introduit dans le pavillon où tu dormais ; c'est moi qui t'ai frappé et asséné derrière l'oreille le dernier coup qui t'a fait perdre connaissance ! »Le roi fut bien obligé de tenir sa promesse. À Amesmar, il donna sa fille ; il lui fit bâtir un château et le couvrit d'or. Amesmar n'oublia pas sa mère, il l'installa dans le château que le roi lui avait donné. Une grande noce fut célébrée.
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